Etions-nous plus intelligents il y a 120 ans?

Lorsqu’en 2013 est publié l’article « Were the Victorians cleverer than us ?» dans la revue Intelligence par Michael Woodley et son équipe, celui-ci fait grand débat dans la communauté scientifique : provocateur, il soutient un déclin général du quotient intellectuel depuis 120 ans (d’où l’allusion à l’époque Victorienne, marquée par le règne de la Reine Victoria et surtout la révolution industrielle en Grande-Bretagne). En fait, en analysant seize ensembles de données s’étalant sur 115 ans concernant la vitesse de réaction des gens à un stimulus visuel, ils ont remarqué que ce temps de réaction augmentait progressivement. Ils sont alors arrivés à la conclusion que nous avons perdu 14 points de QI au cours de cette période.

Finalement, qu’est-ce que le QI?

A l’origine, le QI ou quotient intellectuel, était le rapport entre l’âge mental et l’âge réel d’une personne, multiplié par 100. Un enfant de 10 ans avec un âge mental de 12 ans obtient donc ainsi 120 de QI. Différentes échelles existent pour calculer le QI. La plus utilisée est sans doute la Wechsler Intelligence Scale for Children (WISC) chez les enfants. Évidemment, l’intelligence ne se résume pas au QI, qui n’en explore pas toutes ses facettes! Mais ces tests permettent au moins d’avoir une idée du développement de certaines facettes de l’intelligence chez un individu.

Explications

Pour expliquer cette baisse de QI, Woodley soutient la théorie du «dysgénisme », s’opposant à l’eugénisme. Selon lui, ce sont les facteurs génétiques qui sont responsables de la baisse de QI : en résumé, les enfants qui survivaient au 19ème siècle étaient issus de classes plus aisées et donc ayant un meilleur accès à l’éducation, alors qu’aujourd’hui l’amélioration des conditions de vie permet aux personnes aux revenus plus faibles de vivre plus longtemps. Ces derniers auraient d’ailleurs plus d’enfants que les personnes ayant de meilleures conditions de vie, abaissant alors la moyenne du QI. Cette théorie est évidemment très contestée, entre autres par Barbara Demeneix, endocrinologue et directrice de recherche au CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique, le plus grand organisme public français de la recherche). Critiquant le déterminisme génétique, elle nous rappelle qu’il n’y a pas de relation linéaire entre les gênes et l’intelligence. De nettes différences de QI peuvent être retrouvées même chez des vrais jumeaux, s’expliquant par exemple par une irrigation placentaire ou une alimentation prénatale différente, modulant ainsi la croissance et l’expression des gènes. Cet exemple souligne l’importance des facteurs externes dans la détermination de l’expression génétique menant à nos capacités physiques ou intellectuelles.

Et si c’était les perturbateurs endocriniens?

Parmi les processus pouvant expliquer une diminution de la vitesse de réaction, Woodley met en avant la myélinisation. En effet, la qualité de la gaine de myéline, qui est une sorte d’enveloppe entourant les neurones, accélérant ainsi les transferts neuronaux, influence énormément les temps de réaction. Cet élément appuie la thèse de Barbara Demeneix : sachant que l’hypothyroïdie au cours du développement cérébral engendre une production insuffisante de myéline, les agents chimiques perturbant l’action des hormones thyroïdiennes réduisent donc la myélinisation et allongent le temps de réaction observé par Woodley !

Et si, comme le dit Woodley, les taux de plomb dans le sang sont en train de baisser, ceux d’autres molécules chimiques (les phtalates par exemple) affectant l’hormone thyroïdienne augmentent, et celle-ci est – comme expliqué dans un autre article que je vous invite à lire ! – indispensable au développement normal du cerveau.

Une étude publiée en 2014 a voulu évaluer s’il y avait un lien entre l’exposition prénatale aux phtalates et la baisse de QI chez l’enfant. Des prélèvements urinaires ont été réalisés chez 328 mères enceintes. A l’âge de 7 ans, leurs enfants ont passé les tests de la Wechsler Intelligence Scale for Children. Les auteurs en concluent que la présence des métabolites urinaires du di-n-butyl phtalate et du di-isobutyl phtalate est effectivement associée à des déficits du développement intellectuel de l’enfant à 7 ans, allant jusqu’à une perte de respectivement 6,7 et 7,6 points de QI.

Symptômes de l’huile de riz : encore les perturbateurs endocriniens!

Un autre exemple très frappant de l’impact de certains perturbateurs endocriniens sur le QI nous vient de deux évènements dramatiques survenus en Asie. En effet, les effets des biphényles polychlorés, ou PCB, ont été mis en évidence lors de la catastrophe de Yusho au Japon en 1968, puis celle de Yucheng à Taiwan en 1979 : des fuites dans les échangeurs de chaleur de l’usine de fabrication d’huile de riz, utilisée en cuisine, ont provoqué la contamination de l’huile par les PCB. (Yusho et Yucheng signifient respectivement en japonais et en chinois symptômes de l’huile de riz)

Les femmes enceintes ou allaitant exposaient alors leurs enfants aux PCB, entraînant des retards mentaux, des retards du développement, des troubles au niveau du foie et des anomalies des yeux et de la peau. Cependant, des effets à plus faible dose sont également observables : l’équipe de Paul Stewart a ainsi mis en évidence en 2008 une baisse du QI chez des enfants âgés de 9 ans qui ont été exposés in utero aux PCB dans la région des Grands Lacs. Ces résultats confirment ceux d’une étude réalisée 10 ans plus tôt dans la même région.

Critiques et discussion…

Certes, l’article a été beaucoup critiqué : la méthodologie utilisée en 1880 sur laquelle Woodley s’est basée est-elle valable et aussi précise que les méthodes électroniques actuelles? Le temps de réaction à un stimulus visuel est-il un bon reflet du fonctionnement et de la neurophysiologie du cerveau, et même de l’intelligence ?

Cependant, d’autres publications sont en faveur d’une baisse de QI au cours de ces dernières années : Edward Dutton réalise en 2016 une revue systématique de la littérature nommée « The negative Flynn Effect » [35]. L’effet Flynn, désignant une hausse des performances des tests d’intelligence dans la population générale dans le temps, est bien établi dans de nombreux pays développés ou moins développés. Les chercheurs ont cependant trouvé 9 études montrant clairement un déclin du QI dans 7 pays, notamment le Danemark, la Finlande, la Norvège, la France, la Grande Bretagne, l’Estonie mais aussi l’Australie.

 James Flynn, professeur émérite de l’Université d’Otago en Nouvelle-Zélande et spécialiste du QI dans le monde, ne conteste pas les conclusions de Dutton, mais d’autres études doivent être menées pour confirmer ces résultats et convaincre le reste de la communauté scientifique, parfois encore dubitative.

En attendant, les PCB, largement utilisés dans les transformateurs électriques, ont été interdits de production depuis 1979 car leurs effets sur le développement cérébral n’est plus contesté. Cependant, ces POP (polluants organiques persistants) sont très lentement éliminés. Encore présents dans le matériel électrique, dans les déchets à éliminer ou dans les cours d’eau (attention aux poissons gras), nous pouvons supposer que nous resterons exposés aux PCB pendant encore de nombreuses décennies.

Les phtalates quant à eux se retrouvent dans toute une gamme de produits d’applications diverses : produits cosmétiques, peintures, emballages alimentaires,… L’Union Européenne a identifié en 2017 4 phtalates comme étant des substances « extrêmement préoccupantes ». Jusqu’à présent, seuls certains phtalates sont limités (le plus souvent à maximum 0,1% du poids) dans les jouets et cosmétiques pour enfants.

Il est grand temps de remettre nos habitudes en question afin de s’en protéger.

Sources 

  • M. A. Woodley, J. te Nijenhuis, and R. Murphy, “Were the Victorians cleverer than us? The decline in general intelligence estimated from a meta-analysis of the slowing of simple reaction time,” Intelligence, vol. 41, pp. 843–850, Nov. 2013.
  • B. Demeneix, Cocktail toxique : comment les perturbateurs endocriniens empoisonnent notre cerveau. Odile Jacob, 2017
  • P. Factor-Litvak, B. Insel, A. M. Calafat, X. Liu, F. Perera, V. A. Rauh, and R. M. Whyatt, “Persistent Associations between Maternal Prenatal Exposure to Phthalates on Child IQ at Age 7 Years,” PloS One, vol. 9, no. 12, p. e114003, 2014.
  • P. W. Stewart, E. Lonky, J. Reihman, J. Pagano, B. B. Gump, and T. Darvill, “The Relationship between Prenatal PCB Exposure and Intelligence (IQ) in 9-Year-Old Children,” Environmental Health Perspectives, vol. 116, pp. 1416– 1422, Oct. 2008.
  • E. Dutton, D. van der Linden, and R. Lynn, “The negative Flynn Effect : A systematic literature review,” Intelligence, vol. 59, pp. 163–169, Nov. 2016.
  • “Notre QI est-il vraiment en train de baisser ?,” Libération.fr, Nov. 2017.
  • “Décision d’exécution (UE) 2017/1210 de la Commission du 4 juillet 2017 sur l’identification du phtalate de bis(2-éthylhexyle) (DEHP), du phtalate de di-butyle (DBP), du phtalate de benzyle et de butyle (BBP) et du phtalate de diisobutyle (DIBP) en tant que substances extrêmement préoccupantes conformément à l’article 57, point f), du règlement (CE) nr 1907/2006 du Parle- met Européen et du Conseil..” Disponible à https://securibase.com/fiche/ 21144/23731.

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