Quelle alimentation pour nourrir 10 milliards de personnes au sein de notre (petite) planète?
26 mars 2021
Sarah De Munck

La question a été posée par la commission Eat en collaboration avec le journal The Lancet. « Pouvons-nous nourrir une population future de 10 milliards de personnes avec une alimentation saine au sein des frontières planétaires? ». EAT(1) est une plateforme scientifique regroupant des experts d’à travers le monde qui réfléchit aux transformations du système alimentaire. Leur rapport est disponible en ligne, il a été publié en 2019 dans le Lancet et l’article a fait grand bruit dans les médias.

Je reformule aujourd’hui leur travail afin de le rendre plus accessible.

Le but de ce rapport est de définir quels régimes et quelles pratiques de production alimentaires allient à la fois la santé humaine et la santé planétaire. La Commission EAT-Lancet, a réuni 19 expert et 18 co-auteurs de 16 pays dans la santé humaine, l’agriculture, les sciences politiques et la durabilité environnementale.

Etat des lieux

Ce qui est consommé ou non consommé est dans les deux cas le principal facteur de malnutrition (on pense à la dénutrition ou l’obésité).

Dans le monde, plus de 820 millions de personnes continuent de souffrir de la faim chaque jour. 150 millions d’enfants souffrent d’une faim à long terme qui nuit à leur croissance et à leur développement et 50 millions d’enfants souffrent d’une faim aiguë en raison d’un accès insuffisant à la nourriture. 

Parallèlement, le monde connaît également une augmentation du surpoids et de l’obésité. Aujourd’hui, plus de 2 milliards d’adultes sont en surpoids et obèses, et les maladies non transmissibles liées à l’alimentation, y compris le diabète, le cancer et les maladies cardiovasculaires, sont parmi les principales causes de décès dans le monde.

Stratégie win-win : impact sur la santé et sur l’environnement des aliments


Lorsque l’on regarde à la fois l’impact des aliments sur la santé et l’impact de leur production sur l’environnement, on peut synthétiser ces données sur le schéma proposé par la commission sur la figure 4.

Figure 4, Eat-Lancet : Impact environnemental et santé de différents aliments, 2019

Certains aliments sont « gagnant-gagnant » d’autres sont « perdants-perdants ». Par exemple, la production de légumes a un faible impact sur l’environnement et leur consommation a un impact positif sur la santé.  A contrario, pour la viande rouge et transformée, les graisses saturées et (dans une moindre mesure) les produits laitiers, un grand nombre de preuves ont démontré que leur surconsommation est liée à un risque accru de certains types de maladies évitables (p. ex. cancers et maladies cardiaques). Leur production a également un impact environnemental plus néfaste.

Globalement, la majorité des études concluent qu’une alimentation riche en aliments sains à base de plantes et avec moins d’aliments d’origine animale confère à la fois des avantages pour la santé et l’environnement. Cette littérature indique que ces régimes sont « gagnant-gagnant » en ce sens qu’ils sont bons pour les gens et la planète.

Le régime proposé par la Commission EAT

Au terme de leurs recherches, la commission a défini ce qu’elle appelle The Planetary Health Diet (le régime durable et sain)

À l’échelle mondiale, ce régime est un régime flexitarien, essentiellement à base de plantes, favorisant la consommation de fruits, légumes, noix et légumineuses aux côtés de petites portions de viande et de produits laitiers.

Par rapport au régime moyen, cela signifie plus d’un doublement de la consommation d’aliments sains tels que fruits, légumes, légumineuses et noix, jointe à une réduction de plus de 50% de la consommation d’aliments moins sains, tels que les sucres ajoutés et la viande rouge (principalement dans les pays les plus développés où celles-ci sont fort élevées).

Un régime alimentaire qui comprend plus d’aliments à base de plantes et moins d’aliments d’origine animale est sain, durable et bon pour la population et la planète. Il ne s’agit pas de tout ou de rien, mais plutôt de petits changements pour un impact important et positif.

 Mais on mange quoi finalement ? The Planetary Health Diet, en detail

  • Au moins cinq portions de fruits et légumes (500 grammes) devraient être consommées par jour (à l’exclusion des pommes de terre !!) : 300 (200 à 600) grammes de légumes et 200 grammes (100 à 300) de fruits par jour. En terme de volume, cela doit occuper la moitié de notre assiette !
  • Les protéines devraient principalement provenir de plantes, de poissons ou de sources alternatives d’oméga-3 plusieurs fois par semaine, et avec une consommation modeste et facultative de volaille et d’œufs ainsi que de faibles apports de viande rouge, en particulier de viande transformée. Visez à limiter à 100 grammes de viande rouge (porc, bœuf ou agneau), 200 grammes de volaille et 200 grammes de poisson par semaine.
  • Au moins 50 (0-75) grammes de noix et 75 (0-100) grammes de légumineuses par jour, y compris les haricots secs, les lentilles et les pois.
  • Les graisses devraient provenir principalement de sources végétales, insaturées et sans huiles partiellement hydrogénées : 40 (20-80) grammes d’huiles insaturées par jour et pas plus de 11,8 grammes d’huiles saturées par jour.
  • Les glucides devraient principalement provenir de grains complets (céréales complètes) avec une faible consommation de grains raffiné.

Quels bénéfices ?

Le nombre de décès évités via l’adoption de ces régimes est estimé à 11 millions chaque année dans le monde, chez les adultes. Pour point de comparaison, le COVID-19 a provoqué 2.5 millions de décès dans le monde jusqu’à ce jour (mars 2021).

Les pratiques agricoles en question

Outre les qualités nutritionnelles de ce régime, les méthodes de production doivent également être contrôlées.  La commission conclu que les politiques agricoles et marines doivent être réorientées vers des pratiques qui améliorent la biodiversité plutôt que de viser uniquement à augmenter le volume de production d’une petite variété de cultivables. D’autant plus qu’une grande partie de ces productions est actuellement destinée à l’alimentation animale.

L’agriculture, la pêche et la pisciculture doivent non seulement produire suffisamment de calories pour nourrir une population mondiale croissante, mais aussi produire une diversité d’aliments qui favorisent la santé humaine et soutiennent la durabilité de l’environnement.

En effet, la production alimentaire cause d’importants risques environnementaux à l’échelle mondiale. Une production alimentaire qui se veut durable doit être réalisée dans un système d’exploitation qui est sécure à toutes les échelles de l’écosystème. Par conséquent celle-ci ne devrait (1) pas utiliser de terres  agricoles supplémentaires, afin de sauvegarder la biodiversité existante. Elle devrait également (2) réduire la consommation d’eau et la gérer de manière responsable. Enfin, il faudrait (3) réduire considérablement la pollution par l’azote et le phosphore, avec un objectif de zéro émission de dioxyde de carbone et (4) ne pas entraîner d’augmentation supplémentaire des émissions de méthane et d’oxyde nitreux.

Conclusion

La Commission EAT-Lancet a conclu que qu’une alimentation saine provenant de systèmes alimentaires durables nourrissant 10 milliards de personnes d’ici 2050 est possible. Mais uniquement si l’on met en place un changement global sans précédent de nos systèmes alimentaires, qui inclut une diminution significative de nos aliments d’origine animale dans les pays ou elle est trop consommée, ainsi que une diminution de moitié du gaspillage alimentaire, et une modification significative des pratique des production agricoles.

Sources

Commission Eat Lancet, 2019